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Montre-moi ta rétine et je te dirai comment tu vieillis

Peer-Reviewed Publication

University of Lausanne

Une équipe du Département de biologie computationnelle de l’Unil a développé un modèle d’intelligence artificielle capable d’estimer l’âge rétinien d’une personne à partir d’une simple photographie du fond de son œil. Cette imagerie donne des renseignements sur son état de santé et son risque futur de développer certaines maladies.

Notre rétine renferme bien plus d’informations que celles concernant nos yeux. Ses vaisseaux sanguins sont directement visibles, elle est affectée par des maladies telles que le diabète ainsi que par l’inflammation et, faisant partie du système nerveux central, elle est étroitement liée au cerveau. Une simple photographie du fond de l’œil peut donc offrir une remarquable fenêtre sur notre état de santé.

Olga Trofimova, post-doctorante au sein du laboratoire du Pr Sven Bergmann au Département de biologie computationnelle (DBC) de la Faculté de biologie et de médecine (FBM) de l’Unil, a utilisé un modèle d’intelligence artificielle (IA) spécialisé dans l’analyse d’images rétiniennes pour poser une question en apparence toute simple: quel âge a la rétine d’une personne? La différence entre l’âge estimé par le modèle et l’âge réel fournit ainsi des informations sur le vieillissement biologique et permet d’identifier les individus présentant un vieillissement accéléré avec un risque accru de développer certaines pathologies.

L’étude, réalisée en collaboration avec des collègues de l’Hôpital ophtalmique Jules-Gonin et de l’Erasmus University Medical Center de Rotterdam, aux Pays-Bas, est publiée dans l’édition du 26 août 2026 de la revue Nature Communications.

L’écart entre âge rétinien et âge chronologique est révélateur

Pour élaborer leur méthode, les scientifiques ont entraîné un algorithme d’IA nommé RETFound, spécialisé dans l'analyse de la rétine, sur des images issues de plus de 70'000 personnes appartenant à une biobanque anglaise et dont l’âge variait entre 40 et 79 ans. Cette technique leur a permis d’estimer l'âge rétinien, avec une erreur moyenne de moins de trois ans. Ils ont ensuite comparé cet âge rétinien avec l’âge réel de la personne. «L’écart entre ces deux âges, age gap en anglais, est loin d’être aléatoire. Il est lié à de nombreux aspects de la santé: un âge rétinien plus élevé est associé à un risque accru de maladies cardiovasculaires et respiratoires, de cancer, de démence et de décès au cours des quinze années à venir. Il est également associé à des marqueurs du métabolisme, de l’inflammation, des capacités cognitives et du mode de vie», détaille Olga Trofimova, première auteure de l’article, également affiliée au Swiss Institute of Bioinformatics (SIB ).

Des différences entre hommes et femmes…

… et entre pré- et postménopause

Plus surprenant encore, les signaux biologiques associés au vieillissement de la rétine diffèrent entre hommes et femmes et évoluent chez ces dernières autour de la ménopause.

Comme le précisent les auteur·es de l’étude, chez les hommes, une rétine paraissant plus âgée est davantage associée à des caractéristiques du syndrome métabolique, qui incluent l’hypertension, le diabète, le taux élevé de cholestérol et le surpoids. Chez les femmes, le vieillissement de la rétine est davantage lié à des facteurs vasculaires. Par exemple, un âge rétinien plus élevé est associé à un risque accru de thrombose, ce qui n’est pas le cas chez les hommes.

Si les résultats diffèrent selon le sexe de l’individu, ils varient aussi fortement selon son âge. «Avant la ménopause, les femmes ont en moyenne des rétines qui paraissent plus jeunes que celles des hommes. Après la ménopause, cette différence s’inverse, avec un âge rétinien plus élevé et un profil de santé moins favorable, relate Olga Trofimova. L’étude ne permet pas d’établir que la ménopause elle-même est à l’origine de ces changements, mais elle ouvre une piste intéressante sur le rôle des modifications hormonales et vasculaires qui l’accompagnent.»

L’IA perçoit d’autres choses que l’œil humain

Mais que voit exactement l’IA que nous ne percevons pas? La réponse complète échappe encore aux scientifiques, qui ont pu toutefois étudier quelles parties de l’image sont importantes pour le modèle. «L’œil humain ne discerne pas les mêmes choses que l’IA. Cette dernière aura tendance à se concentrer sur certaines zones de la rétine et à détecter des variations très subtiles de couleur ou de luminosité, mais aussi des caractéristiques qui sont difficiles à percevoir à l’œil nu, comme la densité des vaisseaux sanguins. Ce lien avec la vascularisation semble notamment plus marqué chez les femmes», observe la spécialiste.

Au vu de la quantité de données générées et analysées, le modèle demeure volumineux et complexe, même s’il ne s’agit pas complètement d’une boîte noire. «Certaines des caractéristiques prises en compte par le modèle restent difficiles à interpréter, mais l’intérêt de ces modèles est aussi de pouvoir révéler des informations sur la santé que nous ne savons pas encore forcément expliquer en détail», commente-t-elle. Comprendre précisément comment ces modèles y parviennent demeure d’ailleurs une question de recherche importante.

«Les Transformers sont l’une des technologies à l’origine des progrès spectaculaires des modèles de langage tels que ChatGPT. Le même principe a également transformé la vision par ordinateur, ajoute Sven Bergmann, professeur ordinaire à la FBM et directeur des travaux. Combinés à des modèles dits «de fondation», entraînés sur de très vastes collections d’images biomédicales, ils nous permettent d’extraire des images rétiniennes des informations auxquelles il aurait été extrêmement difficile d’accéder il y a seulement quelques années.»

Un biomarqueur, pas un diagnostic

Les scientifiques insistent toutefois sur le fait que l’âge rétinien ne constitue pas un diagnostic. Une rétine qui paraît plus âgée que prévu ne signifie pas qu’une personne souffre, ou souffrira, d’une maladie particulière. «Nous parlons avant tout de risque, tempère Olga Trofimova. L’écart d’âge rétinien est un marqueur pronostique potentiel, et non un test diagnostique.»

Les liens observés avec le mode de vie et la santé cardiométabolique laissent néanmoins entrevoir des pistes d’action. Même si l’étude ne permet pas d’établir de relations de cause à effet, certains facteurs pourraient être modifiables, notamment les habitudes de vie. «Le tabagisme était ainsi le facteur le plus fortement associé au vieillissement rétinien, tandis que la prise en charge précoce de problèmes cardiométaboliques, comme l’hypertension, pourrait également avoir un rôle à jouer», rapporte Olga Trofimova.

Un passage à la clinique qui nécessitera du temps

Prendre une photo de la rétine d’une personne constitue une méthode simple, accessible, peu coûteuse et peu invasive, qui permet d’obtenir quantité d’informations. L’imagerie rétinienne constitue donc une source potentielle intéressante de biomarqueurs, qui pourraient un jour compléter les mesures conventionnelles de la santé et du vieillissement. Son application dans le cadre clinique demandera toutefois du temps. «Nous n’en sommes encore qu’au stade de la recherche. D’autres études seront nécessaires pour déterminer dans quelle mesure elle peut être généralisée à d’autres populations et si elle pourra, à terme, fournir des informations utiles à la prise de décisions cliniques», conclut la chercheuse.


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