Lorsqu’on analyse la délinquance, la population étrangère présente généralement des taux plus élevés que la population autochtone. Cependant, les statistiques de la criminalité changent lorsque l’on compare des groupes du même âge et du même sexe. Une analyse détaillée des données, réalisée dans le cadre d’une recherche scientifique de l’Université Carlos III de Madrid (UC3M), démontre que l’écart apparent de criminalité entre la population étrangère et la population autochtone est principalement dû au fait que le profil des immigrés tend à concentrer davantage d’hommes jeunes, le secteur démographique affichant les taux de criminalité les plus élevés dans n’importe quelle société.
La recherche, publiée récemment dans la Revista Española de Investigaciones Sociológicas (REIS), conclut que des facteurs structurels et socio-économiques expliquent cet écart de criminalité et soutient les politiques de régularisation en tant qu’outils de sécurité efficaces. « Ce travail apporte des preuves empiriques à un débat social récurrent et conclut que la condition d’immigré, à elle seule, n’explique pas les niveaux de criminalité une fois que l’on prend en compte les facteurs démographiques et le contexte socio-économique », indique l’auteur de l’étude, Jesús Javier Sánchez Barricarte, professeur des universités au Département de sciences sociales de l’UC3M.
L’Espagne a connu une transformation démographique très importante au cours des dernières décennies, passant d’à peine 2 % de population étrangère à la fin du XXe siècle à environ 14 % en 2025. En parallèle, l’idée que l’immigration engendre plus d’insécurité s’est propagée. Face à la rareté d’études empiriques solides dans le pays sur ce lien potentiel, le chercheur s’est donné pour objectif de vérifier ce que disent réellement les chiffres. Pour ce faire, il a analysé plus de 5,5 millions de délits ayant donné lieu à une condamnation définitive enregistrés entre 2007 et 2023, à partir des statistiques des condamnés adultes de l’Institut national de la statistique (INE). « Ce que j’ai constaté, c’est qu’il existe un fort contraste entre la perception publique et ce que pointent les données », souligne l’auteur.
L’impact clé de la structure démographique
L’une des contributions les plus importantes de la recherche met en évidence la nécessité de standardiser les taux de criminalité afin de réaliser des comparaisons méthodologiquement valides. En effet, la délinquance est une variable qui dépend fortement de l’âge et du sexe (elle est plus élevée chez les hommes et les jeunes), et la population immigrée est, en moyenne, plus jeune et présente une proportion d’hommes plus élevée que la population espagnole. « Si nous voulons comparer des populations ayant des structures démographiques différentes, il est impératif de procéder à un exercice de standardisation », explique Sánchez Barricarte. En appliquant ce critère, la réalité statistique change du tout au tout : « Lorsque les taux sont standardisés, la différence entre Espagnols et étrangers est réduite de moitié. Autrement dit, une grande partie de l’écart n’a rien à voir avec le fait d’être immigré, mais dépend plutôt de la structure par âge et par sexe. »
L’étude montre que la différence restante après standardisation ne s’explique pas non plus par la condition d’immigré en soi. Lorsque divers facteurs socio-économiques sont pris en compte, on s’aperçoit qu’une présence accrue d’immigrés dans une province n’est pas associée à des taux de criminalité supérieurs. En revanche, les facteurs qui pèsent de manière constante sont le niveau d’urbanisation et l’âge moyen de la population.
« Dans tous les groupes de population, les taux de criminalité sont plus élevés dans les villes que dans les zones rurales, et il se trouve qu’un pourcentage plus élevé d’immigrés vit dans les zones urbaines », souligne le chercheur de l’UC3M. D’autres facteurs, tels que le niveau moyen de revenus et l’accès aux services de base comme le logement, conditionnent également le niveau de certains délits. Lorsque l’on contrôle ces facteurs, on ne trouve aucune association entre le pourcentage de population étrangère et les taux de délinquance.
Hétérogénéité d’origine et distorsions statistiques
L’analyse met en évidence une grande hétérogénéité des niveaux de criminalité selon la nationalité, ce qui invalide toute généralisation. Il existe des groupes bien au-dessus de la moyenne autochtone (les personnes originaires des Balkans multiplient par neuf le taux espagnol, celles d’Algérie par cinq et celles d’Équateur par trois), tandis que d’autres présentent des taux inférieurs à la moyenne espagnole, comme les personnes originaires de l’Inde, de la Chine, des Philippines ou du Pakistan. « Si le fait d’être immigré était le problème, nous ne verrions pas une telle dispersion », argumente le professeur, concluant que ce qui explique les différences n’est pas l’origine nationale, mais les conditions sociales et économiques de chaque groupe.
Le chercheur insiste sur le fait qu’il est fondamental de distinguer « étranger » et « immigré » pour ne pas fausser les chiffres. Les statistiques de condamnation enregistrent la nationalité, mais ne précisent pas si la personne est résidente ou non en Espagne. Ainsi, les condamnations de touristes étrangers ou de membres de réseaux de criminalité organisée internationale qui ne résident pas dans le pays gonflent artificiellement les taux de délinquance des immigrés résidents, ce qui explique les indicateurs élevés pour les citoyens des Balkans et de Géorgie. À l’inverse, il existe un sous-enregistrement notable de certains délits commis par la population autochtone, tels que la criminalité en col blanc (fraude financière, corruption ou évasion fiscale), qui présentent une incidence plus élevée chez les natifs que chez les immigrés et expliquent également une partie de l’écart.
D’autre part, les données contredisent directement la perception d’alarme sociale liée à l’immigration irrégulière. L’étude démontre qu’entre 2017 et 2023, le poids de la population étrangère en situation irrégulière en Espagne a augmenté de 345 %, tandis que le taux de criminalité standardisé des étrangers a diminué de 2 %. « S’il était vrai que l’irrégularité faisait exploser les délits, cette relation devrait apparaître dans les données. Et elle n’apparaît pas », affirme-t-il.
Malgré la démystification générale de ce lien, le chercheur précise que l’étude n’ignore pas l’existence de défis réels. Concrètement, il a trouvé des différences réelles et préoccupantes dans des domaines tels que les féminicides ou les délits sexuels, associés à certaines valeurs et attitudes envers les femmes et les minorités sexuelles dans les pays d’origine, des problèmes qui exigent le développement de politiques publiques spécifiques.
Crime organisé, terrorisme et irrégularité
L’étude replace dans leur contexte des phénomènes complexes tels que le crime organisé et le terrorisme djihadiste. Sánchez Barricarte soutient que le crime organisé international obéit à des dynamiques propres et opère indépendamment de l’immigration établie, étant souvent composé de personnes qui ne résident pas en Espagne : « Ce serait un positionnement bien naïf que de penser qu’en restreignant l’immigration, nous mettrons fin au crime organisé international. »
Concernant le terrorisme djihadiste, il souligne qu’il s’agit « avant tout d’un problème de sécurité, et non exclusivement migratoire : plus de la moitié des personnes arrêtées à ce titre entre 2004 et 2023 étaient nées en Espagne. » De plus, l’analyse a révélé une grande hétérogénéité criminelle parmi les étrangers ressortissants de pays à majorité musulmane (avec des taux élevés en Algérie et au Maroc et des taux inférieurs à ceux de l’Espagne au Mali et au Pakistan), sans trouver de preuves liant la religion musulmane à des niveaux de délinquance plus élevés.
Le message de fond de ce travail scientifique est que la condition d’immigré, à elle seule, n’explique pas la délinquance. Ce qui influence véritablement la criminalité, ce sont des facteurs structurels tels que la composition par âge et par sexe, la pauvreté, l’exclusion sociale, la résidence rurale ou urbaine, ainsi que l’accès au logement et à l’emploi. C’est pourquoi le professeur conclut que les politiques d’intégration et de régularisation, loin d’être une menace, aident à réduire la délinquance, car la régularisation améliore les conditions de vie des immigrés sans nuire à l’emploi ni aux salaires de la population autochtone : « L’accès au marché du travail formel augmente non seulement leurs revenus, mais accroît également le coût d’opportunité de commettre un délit, puisque cela mettrait en péril leur stabilité économique et sociale. » Les politiques de régularisation migratoire s’imposent ainsi comme des outils efficaces pour améliorer la sécurité et la cohésion sociale. Ce travail constitue un appel académique à remplacer les préjugés par les données.
Vidéo : https://youtu.be/zVSjIYsp0R0
Journal
Revista Española de Investigaciones Sociológicas
Method of Research
Data/statistical analysis
Subject of Research
People
Article Title
Analysis of Crime Levels Among the Adult Population in Spain According to Nationality (2007-2023)
Article Publication Date
25-May-2026